En me relisant, je me dis que je vous ai raconté des choses bien sérieuses et bien austères. Cependant, dans la vie, j'apprécie la chaleur, la tendresse et l'humour. J'aurais pu raconter les moments mémorables de trouille partagés avec mes camarades de promotion lorsque nous nous trouvions dans la frêle nacelle sous le ballon d'où nous devions effectuer nos premiers sauts en parachute ou lorsque nous escaladions les rochers de Marche les Dames sous l''oeil amusé des instructeurs du régiment para commando. J'aurais pu raconter mes aventures sentimentales, les beuveries mémorables dans le mess officier en Allemagne, mes disputes avec certains de mes patrons en qui je n'avais aucune confiance... J'aurais pu raconter certains bons mots téléphoniques de mes petits enfants qui m'ont bien fait rire comme par exemple celui de ma petite fille que je n'avais pas bien compris et à laquelle je demandais de répéter: ...passant le téléphone à sa maman... "i'n comprend pas!"... ou comme celui de mon petit fils, alors âgé de 3 ans, qui, décrochant le téléphone, m'accueille en disant:... "bonjour bon papa, puis je te demander de me rappeler un peu plus tard!" ... d'après sa maman, il venait de vider son coffre à jouets sur le sol du salon et avait bien autre chose à faire que répondre à son grand père. Cette fois-ci, mon intention était bien de vous dire des choses sérieuses et non de vous raconter ma vie plus en détails.

La drogue a sûrement été un de mes principaux soucis durant plus de vingt ans. Bien qu'ayant d'excellents souvenirs des jeunes ex-drogués du Patriarche qui revivaient si intensément, enfin débarrassés de la drogue, et qui m'ont appris tant de choses sur le plan humain, je voudrais oublier ce fléau qui m'a fait trop souffrir... (Ceci est hélas difficile car mon fils est resté, jusqu'à présent, prisonnier de ce mal). La société ne fait pas ce qu'il faut vraiment pour éradiquer le mal et je suis fatigué de m'énerver chaque fois que ce sujet est évoqué par des gens " bien pensants" qui ne connaissent pas le problème et qui pensent qu'on doit apprendre à vivre avec la drogue !
Sur le plan professionnel, je ne garde en fait que de bons souvenirs. Je me souviens avec émotion et respect des quelques grands patrons sous les ordres desquels j'ai eu le privilège de servir. Je ne regrette rien des quinze années passées à l'armée. Dans le civil, j'ai eu beaucoup de plaisir à travailler avec mes hommes et avec la plupart de mes collègues; j'ai eu beaucoup de satisfactions dans les services d'entretien, les bureaux d'études, les pipelines, les sondages, les calandres et les extrudeuses... En quittant chacune de mes fonctions, j'ai eu la chance d'être remplacé par un jeune ingénieur à qui j'ai pu léguer mon expérience et qui, dans la plupart des cas, est devenu et resté un véritable ami.
Les quelques mauvais souvenirs de fin de carrière sont déjà oubliés et, de cette période, je ne garderai en mémoire que l'aventure qu'il m'a été donné de vivre durant les neuf derniers mois de ma vie professionnelle, dans le cadre du projet que Solvay m'avait confié en France dans une usine de calandrage des matières plastiques: implantation d'une installation automatisée de préparation des mélanges. Nous venions de passer une très importante commande auprès d'une société italienne, lorsque celle-ci, à la surprise générale, a été mise en concordat judiciaire et a cessé toute activité: elle avait presque terminé les études et avait passé la majorité des commandes à des petits sous-traitants situés dans la plaine du Pô. Avec mon ami Antonio, ancien collègue italien retraité et ayant repris du service pour la cause, nous sommes partis à la découverte de la magnifique campagne de l'Emilie où étaient situés les petits ateliers "pirates" qui fabriquaient les composants de nos appareils. Nous avons découvert une Italie officieuse et pittoresque. Du grand père barbu, en short sous un cache poussière gris, qui travaillait au noir sur un vieux tour dans une petite baraque, au milieu des poules, au fond de la cour de la ferme exploitée par ses enfants... à la minuscule entreprise de haute technologie dirigée par une superbe jeune femme au fin fond d'un petit village, nous avons compris combien nos frères italiens ont su s'adapter au monde moderne... En payant en liquide et sans papiers officiels, au grand dam de nos services comptables, nous avons pu finalement rassembler les centaines de composants qui par miracle on été assemblés avec succès dans un vieux bâtiment désaffecté de notre usine de Ferrare avant d'être expédiés en France. Imaginez-vous la tête de certains cadres supérieurs traditionnels et réactionnaires de Solvay lorsqu'ils entendirent ces histoires et durent, malgré eux, approuver nos pratiques?
La politique m'intéresse assez bien. Etant d'origine et de tempérament plutôt "centre-gauche", bien qu'ayant été éduqué par des militaires, je suis extrêmement déçu par les politiciens socialistes et sociaux chrétiens modernes, pour qui j'ai souvent voté. Ils sont pour la plupart des carriéristes démagogues et laxistes abusant sans vergogne de l'idéologie de leurs prédécesseurs du début du 20e siècle. Je souhaiterais que, dans le futur, certains mouvements politiques s'inspirant vraiment des idées fondamentales du Général de Gaulle fassent enfin réellement revivre un nouvel Humanisme.
Malgré la réticence de trop nombreux citoyens nés dans la première moitié du vingtième siècle, je souhaiterais que l'Europe, fière du passé et des traditions de ses pays membres, se fasse vite et puisse enfin aller aider efficacement le tiers monde. Cela donnerait du travail à tous, aussi bien dans nos pays riches que dans les pays pauvres. Jacques Delors, dans ses mémoires publiées chez Plon en décembre 2003, fait notamment un historique très intéressant, bien argumenté et optimiste des impressionnantes institutions européennes.
Je souhaiterais que le capitalisme américain mette fin aux pratiques scandaleuses de la CIA, cesse de tuer l'humanisme en dehors des frontières des USA et reprenne rapidement sa place de banquier honnête au service du développement de l'humanité. Il faut que soient enfin interdits les jeux spéculatifs scandaleux, à très court terme, qui détériorent notre patrimoine, ruinent les petites gens et déstabilisent le monde.
Je remercie mes "maîtres" de m'avoir donné une excellente formation dans une grande école d'officiers et je me félicite d'avoir pu exercer un des plus beaux métiers du monde, celui d'ingénieur. Je souhaite que beaucoup de jeunes choisissent des métiers techniques et je regrette que certains de mes collègues renient si facilement leur vocation technique pour s'adonner aux jeux parfois dégradants du carriérisme.
Comme l'historien, l'ingénieur ne devrait pas s'enfermer dans la spécialisation excessive; il devrait pratiquer "l'intégrale" plus souvent que la "différentielle" et veiller à mettre toujours l'Homme au centre de ses réalisations.